Que pouvons nous émettre comme CO2 si nous voulons lutter efficacement contre le réchauffement climatique ?

octobre 2000 - révisé septembre 2003

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Le GIEC a publié dès 1996 la conclusion suivante : pour arrêter d'enrichir l'atmosphère en gaz carbonique, quel que soit le niveau et quelle que soit la date à laquelle nous souhaitons y arriver, il faut que les émissions humaines de CO2 redescendent en-dessous de la moitié des émissions de 1990.

Attention : arrêter d'enrichir l'atmosphère en gaz carbonique, c'est à dire stabiliser la quantité de CO2 dans l'air (qui actuellement croît sans cesse), cela ne veut pas dire que nos émissions cessent de perturber le climat. Cela veut juste dire que la perturbation que nous apportons s'arrête d'augmenter. C'est donc plus un minimum qu'un objectif.

En 1990, nos émissions de gaz carbonique représentaient 6 à 7 milliards de tonnes équivalent carbone (encore notées 6 à 7 Gt). Indépendemment de ce qui a pu se décider à Kyoto, l'objectif mondial ultime qui a un sens sur le plan physique est donc d'arriver à 3 Gt par an tout au plus.

Pourquoi faut-il redescendre à ce niveau ? C'est que, actuellement, 3 Gt par an correspondent à ce que les puits peuvent absorber ; en d'autres termes la nature ne sait retirer toute seule de l'atmosphère que 3 Gt, et tout ce que nous mettons en plus dans cette dernière y reste. Nous pouvons donc imaginer que si nous n'émettons pas plus que 3 Gt la concentration en CO2 arrêtera d'augmenter (en fait l'objectif ultime est encore inférieur, comme l'encadré ci-dessous l'explique, mais ca fixe les idées pour les décennies à venir).

Pour arrêter d'enrichir l'atmosphère en gaz carbonique (ou en tout autre gaz à effet de serre), le principe est très simple : il faut que les émissions humaines ne dépassent pas ce que les "puits de carbone" (océans pour une partie, écosystèmes continentaux pour le reste) savent absorber.

Mais cette absorption n'est pas constante. Actuellement, l'absorption en valeur absolue (c'est à dire en milliards de tonnes de carbone) :

augmente avec la quantité de CO2 dans l'air pour les puits continentaux : une atmosphère enrichie en CO2 favorise, à court terme, la croissance des végétaux,

augmente avec la quantité de CO2 dans l'air pour l'océan : la quantité de CO2 qui se dissout dans l'eau augmente si l'air est plus riche en CO2 (les thermodynamiciens disent que la pression partielle de CO2 de l'air et de l'eau s'équilibrent : si celle de l'air augmente, celle de l'eau augmente aussi),

mais, tant pour les puits continentaux qu'océaniques, cette absorption diminue avec la température : une eau plus chaude dissout moins bien le CO2, et dans un climat plus chaud le surplus de croissance de la végétation (si il subsiste) compense de moins en moins une décomposition accélérée des végétaux morts et de l'humus du sol, qui produit du CO2. Comme la température est condamnée à augmenter à l'avenir, quoi que nous fassions (mais elle augmentera plus ou moins en fonction de ce que nous ferons, ce qui n'est pas une mince différence !) cela signifie aussi que les puits ont tendance à s'affaiblir avec le temps, même une fois que nos émissions sont stabilisées.

La conséquence de cette dernière caractéristique, c'est que diviser les émissions par 2 permettrait de se mettre au niveau actuel des puits, mais ensuite il faudra continuer à diminuer, puisque ces derniers s'affaibliront avec le temps (la catastrophe étant qu'ils se transforment en sources si nous n'avons pas réduit assez vite).

Mais pour simplifier nous dirons que dans un premier temps l'objectif qui a un sens "physique" est de diviser les émissions mondiales par 2, afin de fixer les idées, car nous sommes alors très très loin de Kyoto !

Concrètement, qu'est-ce que cela signifie de n'émettre que 3 Gt d'équivalent carbone par an pour le seul CO2 ?

3 milliards de tonnes d'équivalent carbone pour 6 milliards d'individus (en passe de devenir 7 à 9 d'ici à 2050), cela représente, équitablement répartis, tout au plus 500 kg d'équivalent carbone de CO2 par personne et par an

Par rapport aux émissions actuelles, 500 kg équivalent carbone par habitant et par an représentent, pour le seul CO2 :

moins de 10% des émissions 1998 d'un Américain, qui devrait donc diviser ses émissions par près de 12 pour participer équitablement à l'effort de réduction mondial nécessaire,

Entre 15 et 20% des émissions 1998 d'un Allemand ou d'un Danois (les Danois sont les premiers émetteurs de gaz à effet de serre par habitant de la CEE !), qui devraient donc diviser leurs émissions par 6,

20% des émissions d'un Anglais, qui devra donc diviser les siennes par 5,

environ 25% des émissions d'un Français, ou d'un Suisse, ou d'un Suédois, où c'est une division par 4 qui permet de participer équitablement à l'effort de réduction mondial,

environ 30% des émissions d'un Portugais, qui devra donc diviser ses émissions par 3,

environ 50% des émissions d'un Mexicain ; le Mexique émet donc déjà 2 fois trop de CO2,

déjà 60% des émissions d'un Chinois : aussi "pauvre" que ce pays puisse être considéré, il est déjà trop "riche" en ce qui concerne ses émissions de CO2,

Mais 120% des émissions d'un Indien, 2 fois celles d'un Pakistanais, ou encore 20 fois celles d'un Népalais : quelques pays ont donc encore la possibilité d'émettre un peu plus.

Comparaison entre les émissions brutes de CO2 par habitant en 1998 (CO2 seul, sans les puits) et :

- la limite de 500 kg équivalent carbone par personne et par an, si l'objectif est de diviser les émissions mondiales de CO2 par deux avec 6 milliards d'hommes sur terre (trait horizontal bleu foncé)

- la limite si l'objectif est de diviser les émissions par trois, dans un monde où la population serait passée à 9 milliards d'individus (trait rouge foncé).

. Même les Chinois sont déjà au-dessus de cette limite, mais pas tant que nous, bien sûr.

Il saute aux yeux que l'économie "carbonée" n'est pas compatible avec la préservation du climat.

D'après UNFCCC, INED, CSE

Avec les technologies actuelles, il suffit, pour atteindre ce "droit maximal à émettre sans perturber le climat" (de 500 kg d'équivalent carbone de CO2), de faire UNE SEULE des actions suivantes :

faire un aller-retour de Paris à New York (en avion, pas en scaphandre autonome !),

ou consommer 2.500 kWh d'électricité en Grande Bretagne, mais 22.000 kWh en France (à cause du nucléaire mais chut, ce n'est pas politiquement correct...), sachant que la consommation annuelle par Français est de l'ordre de 6700 kWh actuellement (dont 50% nous est "invisible", parce qu'il s'agit d'électricité "contenue" dans les divers produits de l'industrie ou de l'agriculture que nous achèterons ensuite).

ou acheter 50 à 500 kg de produits manufacturés (soit au plus le tiers d'une petite voiture, moins s'il y a beaucoup d'électronique ou de matériaux rares).

ou utiliser 2 tonnes de ciment (une maison moderne de 100 m2 en nécessite 10),

ou faire un peu plus de 5.000 km en zone urbaine en Twingo, soit 6 mois de circulation en moyenne en Ile de France, et 1.500 km en gros 4x4 ou en Mercédès (en ville aussi).

ou consommer 1.000 m3 de gaz naturel (soit quelques mois de chauffage d'une maison).

Si l'on prend en compte les autres gaz à effet de serre il suffit même de :

faire un aller simple à New York

ou acheter 120 kg de boeuf avec os ou 2.000 l de lait (la vache folle est donc une excellente affaire pour le réchauffement climatique).

Il faut retourner à l'âge de pierre, alors ? En fait, il y a pas mal de possibilités intermédiaires entre la situation d'aujourd'hui et l'âge de pierre..... Notons à ce propos que le discours souvent entendu du "droit au développement" ignore une réalité : même un Indien pas très bien loti vit infiniment mieux qu'un paysan français du 10è siècle. Alors que le paysan français n'avait que sa paire de bras et un peu de bois pour se chauffer (pas beaucoup), l'Indien moderne dispose, en moyenne, à travers sa consommation - même modeste - d'énergie, de l'équivalent de 10 à 20 personnes à son service (en Europe nous avons l'équivalent de 100 à 200 esclaves chacun : pas mal !). Je développe ce propos de manière un peu "pieds dans le plat" dans un article publié par la revue du Palais de la Découverte en décembre 2001.

Quoi qu'il en soit, le niveau de 50% des émissions de 1990 n'est "pas négociable", car il dépend de données physiques. Tant que nous n'y redescendons pas la concentration en CO2 dans l'atmosphère continue d'augmenter et la certitude d'ennuis futurs accrus aussi. On voit donc que Kyoto n'est qu'un timide premier pas.

Il ne faut cependant pas oublier que, de toute façon, l'humanité redescendra "un jour" à ce niveau de 50% des émissions de 1990, parce que le monde est fini et donc que la concentration en CO2 dans l'air ne peut pas augmenter indéfiniment. La seule bonne question n'est pas "est-ce que ?", mais seulement quand et comment. Dit autrement, la seule bonne question me semble être : cette décroissance peut-elle être volontaire, ou attendrons nous que des événements non souhaités s'en chargent à notre place, probablement dans des conditions bien moins agréables alors ?

Le temps que l'on met pour parvenir à cette réduction influe seulement sur :

le niveau auquel on se stabilisera (1,5 à .... 4 fois la concentration préindustrielle de CO2, voire plus), et donc l'élévation ultime de température,

le temps nécessaire à la stabilisation (de moins de 1 siècle à plusieurs siècles).

Il est aussi très intéressant de noter que cette convergence vers 500 kg équivalent carbone par personne et par an est souhaitée par au moins un acteur significatif du monde "en développement" : Anil AGARWAL, directeur du Center for Science and the Environment, hélas décédé en janvier 2002. L'idée que les pays "pauvres" doivent rejoindre le mode de vie actuel des pays "riches" est donc combattue par au moins une personne au sein des "pays pauvres", dans un article très intéressant que j'ai mis en ligne ici (en anglais seulement).

En fait non seulement ce maximum de 50% des émissions actuelles n'est pas négociable, mais il est probablement encore trop élevé : les conclusions du GIEC indiquent que cette division par deux est un minimum, et que si nous souhaitons stabiliser rapidement la concentration de CO2 dans l'air à un niveau relativement bas (450 ppm, par exemple), c'est encore plus qu'il faudra faire.

Admettons maintenant que ce soit une division par 3 qui soit notre objectif (et cela le sera un jour). Si dans le même temps, nous nous basons sur une population de 9 milliards d'individus, cela signifie que nous aurons alors à notre disposition non plus 500 kg mais 2/9è de tonne par personne, soit environ 250 kg equivalent carbone par habitant et par an, ou encore 10% de ce qu'un Français émet aujourd'hui (3% des émissions actuelles d'un Américain). Nous avons encore du pain sur la planche !

 

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